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Je ne suis pas Charlie

Date : dimanche 11 janvier 2015 à 19h00
Numéro : 491/552 • Auteur : • Lien court : http://ekh.io/wb

Catégorie : Actualités • Tags : , ,

Difficile de ne pas en parler...

Mais difficile aussi d'en parler...

A moins de vivre sans électricité, vous avez forcément entendu parler du double-attentat à Paris ayant fait 17 morts dont une bonne partie de la rédaction de Charlie Hebdo, journal satirique connu pour ses caricatures provocatrices.

Cet événement à marqué la victoire temporaire de l'obscurantisme religieux et de la violence sur des personnes dont les seules armes étaient leurs idées et leurs crayons. Et pour cela, j'ai voulu marquer mon soutien en participant à la marche bordelaise de ce jour.

Par cette action, je voulais manifester ma peine et ma tristesse aux familles des 17 victimes. Je voulais montrer ma révolte lorsque des armes peuvent se dresser entre des dessins et la liberté d'expression, dans notre pays mais aussi plus généralement dans le monde. Je voulais marquer mon attachement au droit qu'à chacun à partager en paix ses idées et de défendre ses valeurs.

Et pourtant, quelque chose me gênait : l'intitulé (et le slogan) du mouvement de solidarité depuis ce milieu de semaine s'intitule "Je suis Charlie". Par cette phrase, le but est bien entendu de manifester une forme d'appartenance commune, en faisant unité et bloc. Mais en ce qui me concerne, je ne me sens pas du tout Charlie. S'il est primordial pour moi que chacun puisse librement exprimer ses idées (voyez la charte de ce blog), ce n'est pas pour autant que j'y adhère ! Pour ma part, je n'ai jamais partagé les idées de Charlie Hebdo, et encore moins leur mode d'expression. Les caricatures provocantes et même choquantes qui constituent leur fer de lance ne me font pas sourire. Je les trouve violentes et agressives dans leur ton (et elle ne défendent que rarement mes propres idées).

Je suis prêt à parier qu'il y a une semaine, le premier tiers des manifestants d'aujourd'hui ne connaissait pas Charlie Hebdo, et le second tiers ne partageait absolument pas ses idées. Mais depuis les attentats, j'ai l'impression qu'une forme d'hypocrisie s'est développée, promouvant les journalistes de Charlie Hebdo en parangons aux idées indiscutables.

Pour avoir finalement participé à cette marche, j'en ai clairement eu le sentiment : il n'était vraisemblablement pas possible de soutenir la liberté d'expression et de manifester sa révolte, sans adhérer aux idées de Charlie Hebdo.

Et pour m'être renseigné ces derniers temps sur eux (vidéos et interviews), je suis persuadé que ces journalistes et dessinateurs n'auraient pas du tout adhéré à cet espèce de monolithe idéologique (même s'il n'est que temporaire).

Pour résumer ma pensée, j'avais préparé la pancarte ci-contre.

Puis, en écoutant la radio peu avant de me rendre au rassemblement, je me suis rendu compte qu'elle risquait de faire tâche. Je me suis aussi fait la réflexion qu'une foule n'est pas un lieu ou il est possible de débattre (ce n'est d'ailleurs pas sa vocation). Afin d'éviter toute incompréhension, je me suis donc ravisé et j'ai participé à la marche en silence.

En bref, je ne suis pas Charlie. Mais je milite pour qu'il puisse s'exprimer.

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6 commentaires

  1. Je crois que le slogan « je suis Charlie » peut très bien s’interpréter comme « je veux défendre la liberté d’expression » ou « je déplore les assassinats de ces derniers jours », pas forcément ‘j’adhère à fond à toutes les idées de Charlie Hebdo ».

    Comme toi je n’apprécie pas vraiment les caricatures de Charlie Hebdo (cela dit il me faut reconnaitre que je connais assez mal), cela n’empêche pas de s’indigner devant un crime ni de vouloir défendre la liberté de la presse et la liberté d’expression en général. Bien sûr il y a une part de posture politique venant des personnalités qui se sont exprimées ces derniers jours et se sont rendues à la manifestation. Je ne crois pas pour autant que ce soit purement hypocrite.

    Maintenant c’est vrai que les médias ont une fâcheuse tendance à tout présenter de manière binaire, en l’occurence comme s’il n’y avait pas d’alternative entre être du côté des extrémistes et adhérer à tout Charlie Hebdo.

    Quant à se demander si les journalistes et dessinateurs auraient apprécié, cela n’a pas grand sens à mon avis. Quand on dit « Untel aurait/n’aurait pas fait ceci », on sous-entend « s’il avait été là ». Sauf qu’en l’occurence, si les journalistes et dessinateurs n’étaient pas morts, la question ne se poserait pas.
    Et puis je suis toujours très sceptique devant les déclarations « moi s’il arrivait telle catastrophe, je ferais comme ça, droit-e dans mes bottes et fidèle à mes idéaux qui sont ceci et cela ». Je pense que quand il nous arrive quelque chose, on voit très différemment de quand on est tranquillement assis dans un fauteuil, que ce qui nous paraissait évident ne l’est plus forcément. Je ne sais absolument pas comment je réagirais dans une situation tragique (et cela me convient parfaitement !), alors savoir comment réagiraient les autres ?

  2. Ca fait plusieurs fois que je vois ce ‘contre slogan’, je ne suis pas Charlie. Et je pense qu’il faut se méfier de ce qu’on dit…

    Tout d’abord, il faudrait savoir ce que voulait dire l’auteur de ce message. Grosses capitales, noir sur fond blanc, ça fait un peu propagande voir faire-part de décès, l’auteur a PEUT-ÊTRE voulu dire : « Je partage les idées de Charlie Hebdo, quelque chose en moi est mort, je suis solidaire ». Mais honnêtement j’ai des doutes. En ce genre de circonstances, les messages, dessins, photos, chansons sont réalisés sous le coup d’une vive émotion, presque instinctivement, un besoin de s’exprimer, faire quelque chose. Juste agir, sans vraiment de réflexion derrière. Ca me semble plus probable qu’il est juste voulu faire un message simple, fort, qui puisse être reprit par tous, sans s’interroger sur la signification de ces mots.

    Que ce message de base ai été réfléchi ou non, parmis les millions de personnes mobilisées et qui ont reprit ce slogan, je pense que la majorité d’entre elles ne se posent absolument pas la question de savoir si elles sont d’accord ou pas avec Charlie Hebdo. Charlie Hebdo est un prétexte et ce message juste un symbole pour dire : « des gens sont morts, c’est horrible, le terrorisme est horrible, nous avons peur et pour un temps nous sommes ensemble pour manifester notre tristesse, notre colère… »

    ‘Je suis Charlie’ ne signifie pas ‘je partage les idées de Charlie Hebdo’ mais simplement ‘Ces événements m’ont beaucoup affecté, je partage votre douleur, et nous sommes tous égaux quel que soit nos idées, nos religions… Je suis solidaire.’
    Ca me semble plus probable que ce soit ce qui se passe dans la tête des personnes reprenant ce slogan, sans réfléchir plus loin, poussé par un élan.

    Et si c’est effectivement le sens des mots ‘je suis Charlie’, alors je pense que c’est une très mauvaise idée de dire ‘Je ne suis pas Charlie’. Parce que par opposition, cela signifie simplement ‘Non moi ça ne me touche pas. Je ne suis pas solidaire.’ avec toutes les interprétations négatives qu’on peut en ressortir derrière. Je ne crois pas un instant que ce soit ce que tu voulais dire. Mais je crois que c’est pourtant ce qui ressort parce que tu as trop réfléchi au sens des mots ‘Je suis Charlie’ alors que ça n’a pas tellement lieu d’être. Et donc, il faut faire attention à ce que l’on dit…

    En tout cas, quand j’ai vu le titre de ton article « Je ne suis pas Charlie » Ca m’a fait un choc même si je me suis dit juste après que ton article allait probablement traiter du fait que tu ne partageais pas les idées de Charlie Hebdo mais bien leur douleur. N’empêche que j’ai d’abord eu un choc…

    Enfin, c’est paradoxale mais bon, dire ‘Je ne suis pas Charlie’ ça fait bien évidemment référence au slogan ‘Je suis Charlie’ qui participe donc tout autant au partage; à la diffusion du slogan original alors qu’on souhaiterait l’effet inverse. Bref je pense que c’est une mauvaise idée d’utiliser un tel slogan car ça ne peut qu’être mal interprété et avoir un effet inverse à celui recherché. A mes yeux ça n’a pas trop d’intérêt de détourner un slogan qui n’a pas de sens avec un contre slogan qui lui en a un pour afficher son désaccord avec… l’absence d’idée du slogan finalement.

  3. @ Eldermê:

    C’est bien ce coté binaire qui me gène.

    Pour ta remarque sur « ce qu’ils auraient pensé » je reconnais que j’extrapole par rapport à ce qu’ils étaient il y a quelques mois/années et je convient du risque de la démarche.

    @ Thörist:

    Je comprend assez ton raisonnement, mais je n’adhère pas (du coup, on est pile dans le thème ! 🙂 ).

    Pour ma part, j’estime que les mots ont un sens précis. J’ignore ce qui est à l’origine de ce slogan et quelle était la volonté à l’origine. Mais je peux constater son emploi : comme le dit Eldermê, les médias y ont sans doute contribué, mais « Je suis Charlie » est un amalgame (tient donc !) entre la révolte contre les attentats et le soutien à Charlie Hebdo. Et pour ma part, contrairement à ce que tu indique, même sous le coup de l’émotion, je m’interroge sur ce que je veux dire ou faire, et le sens que j’y donne ! Je n’aime pas être poussé par un élan, sans comprendre le sens dans lequel il me pousse.

    Je suis désolé s’il ne faut pas réfléchir autant ! 🙂 Mais je ne peux décemment pas me retrouver au milieu d’une foule et scander ce slogan quand je n’y adhère pas.

    D’autant que…

    Pour avoir été au milieu de la foule, il y avait très clairement la notion d’adhésion aux idées de Charlie Hebdo ! Pèle-mèle, je peux citer des slogans comme « Le blasphème est un droit », « Je suis cégétiste, communiste et je suis Charlie (1) » ou un dessin de Jésus sodomisé par un crayon, disant à Mahomet (dans la même posture) qu’on finit par s’y habituer…

    Quant au partage paradoxal dont tu parles, je n’y vois aucun inconvénient ! Pas de soucis à ce que 90% de la foule scande « Je suis Charlie » ! D’ailleurs, je milite pour ça ! Mais moi, non, décidément, je ne suis pas Charlie.

    ==
    (1) Sachant que Charlie Hebdo est très à gauche, limite anarchiste.

  4. Je trouve intéressant de s’interroger un peu plus sur le sens de ces simples 3 petits mots. Et je trouve intéressante ta remarque ‘les mots ont un sens precis’. (Mais je ne veux pas débattre 3 heures dessus ni débattre du tout en fait, juste réfléchir sur ton blog suite à cet article).

    Le sens des mots
    Dire simplement que les mots ont un sens précis c’est faux. Cela élimine les multiples définitions d’un dictionnaire, les évolutions de langage (cette fille est bonne), les différences entre régions (poche),  les licences poétiques.
    Au mieux peut-on dire que les mots ont un sens précis en un lieu précis à un moment précis dans un contexte précis. (Donc potentiellement une infinité de sens précis, donc aucun sens, mais ça c’est de la philo). Ou bien dire que les mots ont un sens tout court.

    Le sens de ‘Je suis Charlie’.
    De premier abord chercher un sens à cette phrase est une erreur.
    Avec le développement d’outil comme Siri, capable de répondre ‘Je suis’, dire ces deux mots implique donc la nature profonde de l’entité qui le dit. En l’occurrence si c’est un humain qui le dit, ‘je suis’ implique donc la notion d’être humain pensant capable de s’ exprimer. Donc si on cherche un sens precis aux mots, un être humain ne peut en aucun cas être un journal et cette phrase est impossible. Il faudra donc l’interpréter. Comment ? Je vois 3 possibilités.

    Le sens donné par l’auteur
    Ça devrait couper court à n’importe quel débat,  l’auteur – un graphiste – a dit à divers reprises s’ être inspiré du slogan du 11 septembre ‘nous sommes tous américains’ et du livre ‘où est Charlie’. Si c’est vrai il y a donc toutes les notions de solidarité et de lutte contre le terrorisme mais aucune notion de partage des idées de Charlie Hebdo. Et donc les personnes l’ayant interprété différemment se sont trompés. Mais si tout le monde se trompe quel sens donné à cette phrase ? Le sens d’origine ou le sens communément admis ?

    Le sens communément admis
    Charlie Hebdo est un journal d’extrême gauche. Pour moi qui dit extrême dit minorité, en tout cas Charlie Hebdo est tiré à 60 000 exemplaires, il doit donc y avoir une minorité de personnes en France qui connaît et donc peut partager les idées de Charlie.
    Il y a eu presque 6 000 000 de htag ‘Je suis Charlie’ (la seule chose quantifiable), probablement autant de partage sur Facebook,
    Des millions de personnes ont manifesté leur soutien à l’étranger (et donc sans connaître charlie hebdo).
    Bref en ne comptant que les htag et en admettant que 100% des personnes lisant Charlie Hebdo partagent leurs idées, dans le pire des cas 1% des personnes ayant remplit ce slogan sont susceptibles d’y inclure une notion de partage des idées de Charlie Hebdo. Mais entre 0.1 et 0.5% me paraît plus probable.

    Donc manifestement 99% des personnes prennent ce slogan tel que l’auteur l’a voulu : un message de solidarité sans notion de partage des idées.
    Le sens communément admis correspond donc au point de vue de l’auteur.

    Si on ne connaît pas où rejette l’avis de l’auteur, si on ne connaît pas où rejette le sens communément admis, il reste l’opinion personnelle.

    Le sens personnel
    Chacun est donc libre de l’interpréter différemment. Cette phrase, et c’est le principe d’un slogan, aura un sens différent pour chacun. Mais dans ce cas là si on l’interprète différemment il suffit de ne pas l’utiliser et exprimer ses idées avec des mots précis : ‘je ne partage pas leur avis mais je partage leur peine’ ce qu’on a vu plus d’une fois, plutôt que ‘je ne suis pas Charlie’ qui peut du coup être interprété par 99% des personnes utilisant le slogan ‘je suis charlie’ comme une désolidarisation de la tragédie de Charlie Hebdo.

    Au vue de ces informations, je ne peux pas dire quel est le meilleur sens à donner à ce slogan. Est ce qu’il perd son sens original rrécupéré par les masses populaires; est ce qu’il gagne un nouveau sens chaque fois qu’un groupe l’utilise différemment; est ce qu’il a une infinité de sens ?

    Si ce slogan à une infinité de sens ça n’a que peu d’intérêt d’exprimer un désaccord envers un slogan qui n’a pas de sens précis. Idem s’ il a un sens précis en fonction du contexte, ça voudrait dire être contre ce slogan dans certains cas, pour dans d’autre. Idem s’il n’a pour sens que celui qu’on lui donne, il n’y aura donc qu’avec notre propre vision qu’on ne serait pas d’accord, c’est étrange.

    Finalement je disais que tu avais peut-être trop réfléchi au sens du slogan, je révise maintenant mon jugement et me dit qu’on n’y avait au contraire pas assez réfléchi.

  5. Juste un commentaire sur le titre de cet article…

    Le sens des mots est importants, certes, et il ne faut pas voir la polysémie comme un obstacle à ce sens, mais l’inclure dans l’analyse. Mais il ne faut pas oublier non plus que le silence aussi fait partie du langage…

    Désolé d’être cryptique parce que je n’ai pas la motivation de développer plus, mais je pense – j’espère – quand même que vous comprendrez : refuser de dire « je suis Charlie », n’est pas tout à fait la même chose que de dire « Je ne suis pas Charlie ».

  6. Merci pour vos contributions, très justes, à tous les deux ! 🙂

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